|
Présentation du livre de poèmes
de
James Sacré :
« Des objets
nous accompagnent (ou l’inverse) »
Presses Universitaires de Rouen
et du Havre, 166 p, 13 €
Des objets nous
accompagnent : ils nous donnent du vocabulaire, nous invitent à
fréquenter des dictionnaires et d'autres livres. Il y a leur forme,
leurs couleurs, leur matière. Il y a le souvenir de les avoir
rencontrés. Ils furent ailleurs dans des histoires de vie que nous
ignorons, et les voici maintenant chez nous, devenus familiers tout
en restant étrangers souvent, même ceux qui furent les plus
intimement liés à la maison d'enfance.
Nos mots de leur
côté, nos éventuels poèmes, tentent de les accompagner, assez
vainement sans doute : tout se passe dans une amitié pour leur plus
que probable indifférence.
On ne sait plus
si les poèmes écrits nous sont donnés par ces objets ou par notre
désir d'écrire un poème en les regardant. On finit par ne plus voir
qu'un poème : un nouvel objet d'écriture. On peut s'en saisir et
recommencer à s'interroger.
James Sacré
***
L’invité de la semaine est
Pierre Maubé.
L’émission du 7 octobre 2025 était consacrée à son livre
« Cette rive »
et est toujours
accessible sur ce site.
Ce poète majeur vit à
Saint-Gaudens et est l’auteur de nombreux livres de poèmes dont les
derniers :
Cette rive, préface d’Estelle
Fenzy, éditions
Illador, Paris, 2025.
Soir venant,
préface de Philippe
Leuckx,
éditions Lieux-Dits, Strasbourg, collection Les
Cahiers du Loup bleu,
2025.
Incapable,
éditions Les Cahiers des Passerelles, Clermont-Ferrand, 2023.
Étrange suivi de
Onze kaddishim pour Rose,
éditions Lieux-Dits, Strasbourg, collection Les Cahiers du Loup
bleu, 2020.
La Peau de l’ours,
préface de Michel
Baglin,
éditions Au Pont 9, Paris, 2018.
Il est aussi un passeur de
poésie que l’on retrouve dans les revues comme
Arpa
par exemple.
Il vient parler
de ses autres publications et de sa démarche de poète.
Il faut l’écouter
s’exprimer sur cette posture toute tendue vers cette finalité de
vivre et d’habiter le monde, aussi difficile que ce soit, en homme
libre se réalisant par la parole, par la langue, en poète.
« Le poème naît dans la
solitude mais s’épanouit dans la rencontre »
déclare-t-il. Cette rencontre qu’il recherche par l’observation
solitaire où s’engouffre le poème, le lie à l’humanité, à sa
finitude mais aussi à l’espoir de trouver la beauté du monde dans un
paysage, un geste, une parole. L’autre est toujours présent dans les
poèmes de Pierre Maubé. Un poète à lire et à suivre.
TOUT UN
CHACUN, sept
poèmes inédits de Pierre Maubé :
Parler à tout le
monde, parler de tout le monde, parler pour ne rien dire de sérieux,
parler pour ne rien dire d'actuel, parler à contresens, à
claire-voie, à clochelune, au hasard des rencontres et des
trébuchements, des fantômes de l'aube et des fumées du soir,
Parler à la
lisière du silence, être présent aux rendez-vous de chaque instant,
de chaque voix, de chaque pas,
Être ce passant
inattentif, souriant, maladroit,
Promeneur
claudiquant, familier du hasard, voyageur au long cours,
Immobile amoureux
de l'errance, fidèle à l'imprévu, silhouette momentanée, marcheur
précaire, funambule provisoire,
Errant distrait,
reflet lunaire, isolé fraternel, rêveur rêveur rêveur, rêveur
résident de ses rêves, voix vacillante, noyée d'ombre,
Tout un chacun
tout simplement, ami de tous et de chacun.
***
Souffle tiède
aujourd'hui
Sur l'herbe de ta
peau,
Tu fermes les
yeux, ton visage
Est un paysage
apaisé,
Mais ta mémoire
ignore
Les trêves
silencieuses,
Et le couteau du
temps
Creuse dans ta
gorge
Un chemin de
murmure et de sang.
***
Le ciel d'automne
est gris comme la peur de vivre,
La pluie, quel
commode prétexte
Pour ne pas
mettre un visage dehors.
Il fait un temps
de fièvre lente et de désirs inachevés,
Un temps de
regard détourné,
Un temps de
nausées invisibles,
Tu vis une vie
négligeable.
Tu rêves
quelquefois de ton enfance triste,
Tu rêves à ta
jeunesse que tu ne regrettes pas,
Tu rêves aux amis
disparus, aux amours déchirées, aux bonheurs périssables,
Aux mensonges de
chaque jour,
Aux trahisons
minuscules,
Aux sincérités
inutiles.
Il fait un temps
de feuilles mortes,
Tu n'as pas peur
de la mort, tu l'attends sans bouger,
La fatigue est ta
fiancée, elle est douce et fidèle.
Il fait un temps
de murs très vieux, de fenêtres silencieuses, de rideaux usés,
Un temps de
jouets cassés, de lettres perdues, de souvenirs dérisoires.
Tu n'attends
rien, peut-être
N'as-tu jamais
rien attendu.
Le ciel d'automne
est laid comme une fleur noyée,
Tu vis, tu ne
sais pas pourquoi tu vis.
***
Bavard de bonne
volonté,
Tu parles et le
souffle te manque,
La nuit autour de
toi
Fait la sourde
oreille.
Comme il fait
froid en ce pays
Où sourit le
silence
De toutes ses
dents
Couleur de neige.
Ton souffle
devient
Une buée
hasardeuse
Que tu offres
Au premier flocon
venu.
***
La marée a
toujours raison,
Tant pis pour les
châteaux de sable
Et leurs remparts
dérisoires,
Le soleil a
toujours raison,
Tant pis pour les
bonhommes de neige
Et leur blancheur
dérisoire,
Le temps a
toujours raison,
Tant pis pour
nous,
Dérisoires.
***
Comment nommer ce
vide,
Cette nuit au
fond de toi,
Cette caverne
Où volent
aveugles
Mille
chauves-souris,
Cette source
d'eau stagnante,
Ces ténèbres
dévorantes,
Cet air
irrespirable,
Cet océan aux
vagues mortes
Où tant de nuages
Se sont noyés,
Tu ne résistes
plus,
Tu ne bouges
plus,
Tu descends,
Tu descends
Dans le noir
indicible.
***
Il ne dort pas,
celui qui parle avec la mort,
Et dans ses mots
naît la voix lente de la mort,
Il ne meurt pas,
celui qui valse avec la mort,
Et dans ses
valses vit le masque de la mort,
Il n'est pas
mort, celui qui rêve qu'il est mort,
Et dans son rêve
peut mourir même la mort.
***
|